|
|
|
|
Splendeurs et lumières des grandes églises romanesLes yeux d’aujourd’hui, malheureusement, ne voient plus ces splendeurs, quand encore ni le temps ni les hommes n'en ont effacé le souvenir, qu’à travers les déformations dues aux restaurations et grattages. Même la patine séculaire qui, par privilège, les enveloppe, n’est qu’un manteau mensonger : ce n’est pas ainsi qu'on pouvait contempler grande église romane mais plutôt rutilante d’atours et de brocarts, alourdie d’ors, de couleurs et de flammes. Une sculpture ornementale et une statuaire des portails en est aussi une partie indissociables. Certaines des grandes églises romanes étaient peintes entièrement à l’intérieur. Au sanctuaire de pèlerinage de Saint-julien de Brioude, une restauration récente a fait découvrir, sur les piles, une polychromie aux tons violents et aux marbrures déconcertantes d’audace. Le milieu poitevin, tourangeau, angevin, paraît avoir nourri une prédilection spéciale pour ces vaisseaux magnifiquement colorés, dont les tons actuels, passés et ouatés, ne sont qu’un halo attiédi. Là, l’extraordinaire richesse, la verve, la vivacité, la luxuriance de la peinture murale n’apparaissent plus comme un remplacement commode de la mosaïque trop onéreuse et hors de portée, comme il en pouvait être ailleurs, mais comme une technique propre, accomplie et conformée à ses lois de métier particulières, éblouissantes d’invention.
Pourquoi les monuments antérieurs au XI e siècle
sont-il si rares ? Les raisons en sont d’abord les invasions et les pillages des Normands, puis les guerres féodales qu’enraya Charlemagne, enfin l’incendie qui à lui seul détruisit, en 997, Saint-Martin de Tours et vingt-deux autres églises. Pour remédier à de tels désastres les architectes résolurent de voûter leur édifices ; cette idée se généralisa et déclencha une période de grandes entreprises. C’est alors que les rois, les conquérants, les princes, ducs et comtes, les évêques et les moines couvrirent la France de toutes les églises romanes que nous allons analyser dans leur mode de construction et classer d’après leur plans et leurs coupes. L’appareil des murs romans est fait de moellons d’épaisseurs variées tels que la carrière les donnait, liés au mortier. Le mur se présente parfois aussi comme un blocage revêtu de pierre imitant un grand appareil. Des chaînes d’angle accusent l’intersection orthogonale de deux murs. La pierre, à l’époque romane, comme à l’époque gothique, est toujours posée toute taillée. Les arcades sont en plein cintre et clavée normalement jusqu’à la fin du XI e siècle. Ensuite, apparaît « l’arc brisé », obtenu par deux coups de compas de même rayon tirés de centres différents placés sur une même horizontale (il est souvent et improprement appelé « ogive »). Un tel arc permet de donner aux impostes des petites travées même hauteur qu’à celles des grandes travées. De par sa forme il pousse moins que le plein cintre (à densité et volumes égaux). Ses joints rayonnent autour de ces deux centres. La pile cruciforme (en plan) reçoit la retombée de l’arc qui comprend, dès le XI e siècle, un rouleau principal et une archivolte. Elle est souvent cantonnée de colonnes engagées. Généralement, les collatéraux sont surmontés de galeries aveugles ou éclairées par des fenêtres présentant à l’intérieur des ouvertures géminées, le « triforium », séparées par une ou deux colonnes surmontées d’un tailloir de l’épaisseur du mur. Le triforium est un élément constructif (décharge des formerets) en même temps que décoratif. Les systèmes de voûtes sont multiples. Le berceau plein cintre , a son intrados interrompu de distance en distance par des arcs doubleaux (berceau nervé). Certains archéologues considèrent ces doubleaux, constructivement parlant, comme indépendants de la voûte, d’autres soutiennent qu’ils forment avec le berceaux un seul et même tout. Les berceaux sont les voûtes qui poussent le plus au vide et exigent des butées considérables pour être efficaces. Les nefs latérales, de moindre hauteur, constituèrent une première butée ; insuffisantes encore elles furent renforcées par des contreforts ou éperons disposés au droit des doubleaux et a l’extérieur du mur « gouterrot » (mur latéral recevant l’égout du toit). – le berceau dit brisé (comme l’arc portant même nom) fut d’un heureux emploi. Plus souple, et poussant théoriquement moins, il permit d’élever davantage la nef qui fut éclairée par des fenêtres percées au-dessus des collatéraux (ceci n’étant qu’hypothèse rationaliste). – L’ingénieux berceau transversal est jeté perpendiculairement à l’axe de la nef dont les tympans sont ajourés d’ouvertures éclairant l’édifice. Les poussées latérales n’existant plus, il ne reste que les poussées longitudinales que les massifs de tête (narthex et chevet) absorbent. – Enfin la voûte d’arête s’applique admirablement aux plans des églises divisés en travées qu’elle recouvre successivement. Elle facilite, comme dans le cas des berceaux transversaux, l’éclairage par les tympans du vaisseau central. Sa poussée, localisée aux arêtes, est reçue par des supports isolés qui ne sont autres que les piles cruciformes et les murs latéraux. La voûte d’arête, dans la région clusienne (XII e siècle), semble être une des plus perfectionnées de l’époque. Elle se caractérise par la forme plein cintre de ses arcs diagonaux qui implique le surhaussement des arcs de tête; ses panneaux sont fortement bombés. Les architectes romans couvrirent aussi les nefs de coupoles se raccordant sur des travées à plan carré, soit par pendentifs en triangle sphérique, soir par pendentifs en « trompe » avec « trompillon », soit enfin par une décharge à pans coupés. Il existe aussi, dans certaines régions, des églises non voûtées à charpente apparente. Souvent, des murs-tympans servent d’appui aux pannes. Un lambrissage caissonné en décore la sous-face et cache les chevrons. Toutes les églises voûtées reçoivent une couverture de tuile, d’ardoise, de plomb, de bardeaux ou de loses, sans chéneaux. La colonne est cylindrique et coiffée d’un chapiteau (correspondant à une ou deux hauteur d’assise) qui reçoit la retombée des arcs ; le dépassement de son tailloir mouluré supportait la fermette du cintre. Le chapiteau est un solide sphéro-cubique (Rhénanie) ou un tronc de pyramide renversé, aux arêtes adoucies par un arrondi ou un chanfrein. Il affecte aussi l’aspect d’une corbeille de vannerie, il est souvent agrémenté de feuillages et d’oiseaux stylisés ou de personnages et de scènes symboliques. La base est uniquement décorative, et rappelle la base attique, mais elle est parfois ornée de griffes, de pattes ou d’animaux aplatis. La corniche ne joue plus son rôle de larmier, c’est un bandeau à chafrein, qu’accompagnent des modillons fleuris ou des masques. Elle n’est qu’un encorbellement pour la couverture qui la dépasse et s’égoutte librement. Au centre de la façade se trouve la porte principale avec ses voussures et ses colonnettes. L’archivolte est un arc plein cintre ou brisé. La baie est limitée par des piédroits et un linteau, elle est surmontée d’un tympan, muet au XI e siècle, sculpté au XII e. Des statues-colonnes se dressent dans les piédroits (Saint-Trophime, Autun). La menuiserie des portes est souvent réduite à des traverses et des bracons à panneaux, au Puy les vantaux sont tapissés de sculptures à léger relief. L’ornement des édifices romans s’applique aux différents membres de leur structure, qu’il rehausse avec une exceptionnelle logique. Le mur est décoré de marqueterie faite d’enduits blancs ou colorés de poussière de tuile rouge et guillochés à l’outil ; d’autres fois il est paré de polygones réguliers découpés dans la lave grise (région auvergnate). Les arcs sont parés de moulures et d’ornements sculptés dans la masse : billettes, besans, bâtons rompus comme en Normandie, ou rinceaux et feuillages comme dans les Charentes. L’intérieur des églises est parfois décoré de fresques. Les fenêtres sont assez étroites et ébrasées, elles sont d’abord munies de dalles de pierre ajourées ; plus tard de verres maintenus dans des châssis de bois. « L’art classique, écrit A. Choisy, n’a connu qu’une harmonie abstraite fondée tout entière sur des rapports ; mais c’est au Moyen âge qu’appartient l’art d’accuser les dimensions, le principe de l’échelle. » En effet, l’architecture du Moyen âge est entièrement subordonnée à la hauteur d’assise qui se répète dans toute la construction : mur, piles, colonnes, chapiteaux, piédroits des portes. Tous ces éléments sont commensurables avec cette assise, ce degré d’échelle métrique. Il nous paraît vraisemblable, -« l’art de géométrie » de Villard de Honnecourt le confirme a posteriori, - que les maîtres d’œuvres et les compagnons tailleurs de pierre aient appliqué aux édifices certains tracés issus de la géométrie ou de rapport de nombres. Cette première renaissance (romane) était bien sous le signe de la Mathématique pythagoricienne que révélèrent aux disciples de Saint Benoît les textes de Nicomaque de Gérase (Ve siècle), de Boèce et de Cassiodore (Vie siècle). Le plan de l’abbaye Saint-Gall indique pour les dimensions de l’église des nombres et des rapports qu’on ne saurait imaginer plus simples. Les constructeurs romans connaissaient les corrections optiques créant des illusions préméditées ; l’église de Civray, par les changements de hauteurs et de largeurs de ses arcatures, en est la preuve.
Voyons maintenant ce qu’était le plan type d’une église romane. Nous rencontrerons tout d’abord le « narthex » (l’ancien lieu de réunion des catéchumènes) avec ses trois nefs et sa chapelle haute. Le vaisseau qui fait suite comporte une nef centrale flanquée d’un ou deux collatéraux, il est coupé par un « transept » simple ou double, qui dessine les bras de la croix ; sur chacune de ses branches s’ouvrent une ou deux chapelles. Les collatéraux se prolongent au delà du transept, dans l’abside et deviennent le « déambulatoire » ou « carole » qui contourne le « chœur », sous lequel est la crypte aux reliques. Du déambulatoire, les chapelles des saints rayonnent, saillent et forment autour de l’abside une couronne « d’absidioles ». Tel est le plan « basical » qui en vérité est le plan liturgique simple. Certains plans dérivent des formes carolingiennes. D’autres comme le plan « bénédictin » rappellent le plan type, mais les chapelle au lieu de rayonner sont disposées côte à côte ; le plan « cistercien » n’en diffère que par les chevets plats des chapelles accolées. La façade romane exprime le plan, accuse la destination du monument et en révèle la structure. Le « parti » du constructeur roman, dont tous les éléments sont accordés, est un exemple d’absolue loyauté architecturale. Pour illustrer d'un exemple précis, nous nous sommes rendues à la basilique Saint Martin d'Ainay qui se trouve dans le second d'arrondissement de notre ville Lyon. L'étude du plan est donc un bon moyen de comprendre plus facilement l'architecture d'une église romane. Par principe la très grande majorité des églises romanes procèdent de la basilique. Elles sont plus longues que larges.
Le clocher-porche (1) se détachait au XIe siécle, en avant de l'église. Les deux porches latéraux furent aménagés ou ajoutés en 1830. La tour de 31 m. est constituée à la base, de blocs provenant de monuments antiques. Les incrustations de briques d'inspiration antique et les panneaux sculptés en méplat remontent au XIe siècle. La porte et la voûte d'ogives datent de la fin du XIIe siècle. Le tympan est l'œuvre de Fabisch (1860); la croix est aussi du XIXe siècle. Au niveau du chevet (2) on distingue de gauche à droite le chevet carré de Sainte Blandine, typique du haut Moyen-Age, celui de Saint-Martin avec son abside semi-circulaire entourée d'absidioles empâtées dans un mur plat, la chapelle Saint-Michel avec ses hautes verrières et enfin les vestiges de l'églises Saint-Pierre. Le deuxième clocher ou tour-lanterne, trapu et massif, est typique de la région de la région lyonnaise. Sur le mur occidental du baptistère (3) un tympan du XIIe siècle, représente le martyre de saint Jean-baptiste. Les colonnes de la Nef (4) soutiennent une voûte de briques en plein-cintre avec doubleaux, construite en 1836 en remplacement d'un lambris en arc brisé du XVe siècle qui remplaçait lui-même la charpente d'origine. Les nefs latérales (5) ont été surélevées au XIXe siècle. Le décor des chapiteaux du XIIe siècle est d'inspiration antique. Le motif de feuilles d'acanthe transformées en "palmier" est caractéristique de la sculpture d'Ainay. Dans la croisée du transept (6) les quatre colonnes couronnées de lourds chapiteaux d'inspiration corinthienne proviennent de l'autel de Rome et Auguste à la Croix-rousse. La coupole sur trompes éclairée par quatre baies encadrées de colonnettes à chapiteaux du XIIe siècle a été imitée à Tournus et au Puy. La peinture à la gloire de la Vierge est de Lameire (1899). Les figures symboliques des Évangélistes occupent les trompes. Le lustre, inspiré de celui d'Aix-la-Chapelle, représente la Jérusalem Céleste. En avançant dans le choeur (7), le bas-relief de droite, dit d'Adam et Ève, figure le Péché Originel et le Salut de l'humanité.
"Je suis la Lumière du monde". Le Christ-Roi désigne l'autel : la Nourriture Eucharistique permet à l'homme de sortir des ténèbres pour entrer dans la lumière de Dieu. Le bas-relief de gauche, dit de Caïen et Abel, montre les conséquences du Péché Originel avec l'espérance de la Rédemption.
"Voici l'Agneau de Dieu". Les origines de l'abside (8) pourraient remonter au XIe siècle. Après sa reconstruction au XIIe siècle, elle offre la plus riche ornementation. Les trois pilastres les plus ornés font allusion aux vertus théologales : la Foi, la Charité et l'Espérance. A leur sommet l'Agneau de Dieu. L'ensemble symbolise la promesse du Salut grâce au Sacrifice du Christ. La fresque d'Hippolyte Flandrin peinte en 1855, a été restaurée en 1992. Le maître-Autel a été consacré le 8 décembre 1855. Les vitraux sont du maître verrier Thibaud (1845). Dans l'absidiole Saint Badulphe (9) la fresque de Flandrin représente l'ermite qui aurait fondé un premier monastère au IVe siècle. A sa droite, l'église, et à sa gauche, l'autel de Rome et Auguste. L'autel et les vitraux sont du XIXe siècle. L'absidiole Saint-Benoît (10) montre ce saint donnant la règle bénédictine aux moines d'Ainay. Le vitrail est du XIXe siècle et l'autel de Fabisch date de 1852. La chapelle Saint-Michel (11) autrefois dite de la Vierge fut construite avant 1485 dans le style gothique flamboyant. Les peintures et le rable datent du XIXe siècle. La grande verrière est l'œuvre de Lucien Bégule. La chapelle saint-Joseph (12) a été construite en 1831 sur l'emplacement de la galerie méridionale du cloître. Les colonnettes de l'abside et leurs chapiteaux du XIIe siècle proviennent de l'église Saint-Pierre-le-Vieux. La statue de saint -Joseph est de Fabisch. Le baptistère (13) construit de 1829 à 1834, s'ouvre par un portail de marbre blanc. Les bas-reliefs du coté de la chapelle Saint-joseph sont des remplois d'éléments romans retrouvés à Ainay. La Nativité et l'Annonce aux bergers sont peut-être l'œuvre du sculpteurs du cloître de Saint-Ours d'Aoste; les autres reliefs sont de Fabisch. Sous le linteau, on observera la main de Dieu dans un médaillon. A l'intérieur les chapiteaux du XIe siècle proviennent de l'Ile-Barbe. Dans la chapelle de la Vierge (14) (1819) la statue en marbre blanc au-dessus de l'autel est de Bonnassieux. Un des chapiteaux est roman. Les peintures et les vitraux illustrent la vie et les litanies de la Sainte Vierge et l'autel de Fabisch, son Couronnement. Dans le chœur, huit des neufs caissons de mosaïques du pavement sont authentiques. La chappelle Sainte-Blandine (15) peut-être construite dans un premier temps durant le Moyen Age, a été profondément modifiée dès le XIe siècle. Le chœur est voûté et décoré de colonnes à chapiteaux à entrelacs. Dans la petite crypte voûtée d'arêtes se trouvent deux annexes destinées à abriter des reliques. Les mosaïques romanes ont été trouvées sous le chœur de l'église Saint-Martin. L'effigie de l'archevêque Gauceran, abbé d'Ainay, le représente en donateur lors de la dédicace de l'église. L'inscription contre le mur du couloir qui se trouvait, à l'origine dans le pavement autour du prélat, évoque les rôles fondamentaux de l'église : "Ici, ici, fléchissez le genou, vous qui venez demander le Pardon. "Ici la Paix, ici la Vie, le Salut. Ici vous serez sanctifiés. "Ici le Vin devient Sang, Ici le Pain devient la Chair du Christ. "Étendez en ce lieu les mains, vous qui avez antérieurement péché". |
|
Pour toute question ou problème concernant ce site Web, envoyez
un courrier électronique à [aude.saboul@wanadoo.fr].
|