HARMONIES
ET PROPORTIONS ROMANES
La
simplicité tellement évidente et lumineuse des églises romanes,
en plan et en volume, ne veut pas dire "simplisme" ; elle
est fondée au contraire sur une étude minutieuse, de la part du
maître d’œuvre, de tout ce qui concerne les proportions et les tracés
géométriques.
Pour
ces Hommes de foi, l’emploi des proportions, c'est-à-dire de rapports
liant les différentes parties d'un édifice à son tout, permet de
parvenir, à travers l'harmonie des nombres et la perfection architecturale
qui en résulte, à la transcendance divine.
Cette vision esthétique
du monde fondée sur les proportions était un héritage de l'Antiquité
; la musique, synonyme d'harmonie, y tenait une place essentielle.
Jusqu'à l'époque gothique incluse, le rôle du maître d’œuvre est
assimilé en effet à celui d'un compositeur ("compositor"),
qui crée une forme ordonnée selon de justes proportions, l'apparentant
de ce fait à une mélodie musicale, à un arrangement divin. La beauté,
qui est le but, n'est atteinte que si les dimensions de l'édifice,
longueur, largeur, hauteur, sont harmonisées entre elles.
Retour
en haut
La
relation qui a unit durant tout le Moyen-age la musique et l'architecture
a eu pour corollaire l'attention extrême apportée par
les bâtisseurs de cette époque à l'acoustique
de leurs édifices. Elle trouve son origine dans une partie
de la doctrine des proportions de Pythagore.
La
légende veut que Pythagore, passant un jour devant une forge, entende
les sons harmonieux que produisaient quatre marteaux frappant alternativement
une enclume. Intrigué, il les pesa et constata que leurs poids respectifs
étaient de 6, 8, 9 et 12 livres.
Lorsque
6 et 12 se suivaient, il entendait deux sons séparés par l'intervalle
de l'octave, 12 et 8, ou 9 et 6 faisaient résonner la quinte ; 8
et 6 ou 12 et 9 la quarte ; enfin 8 et 9 produisaient un ton entier.
Aux sons de la gamme, correspondaient donc des rapports : 5/4 pour
la tierce, 4/5 pour la quarte, 3/2 pour la quinte, 4/2 pour l'octave,
9/8 pour un ton entier.
Ainsi,
des quantités numériques pouvaient exprimer une qualité musicale.
Parmi
les auteurs des premiers siècles qui ont transmis à l'Occident l'esthétique
pythagoricienne, deux d'entre eux ont exercé une influence profonde
et durable : Saint Augustin et surtout Boèce.
Le
premier, dans son De Musica (386-388), met en évidence les liens
qui unissent l'harmonieux, le musical, les rapports et les nombres,
en insistant sur leur signification allégorique.
Dans
son traité technique, De Institutione musica (vers 500), le second
étudie l'esthétique d'une manière scientifique, "positive"
et en conclut que les rapports musicaux les plus simples sont les
plus harmonieux, car l'oreille les saisit plus rapidement et plus
facilement. Ce qui vaut pour l'ouïe, vaut pour la vue. Boèce transpose
cette concordance entre plaisir, facilité et simplicité du domaine
musical au domaine plastique : les figures les plus belles sont
celles dont les proportions sont les plus simples, les plus claires,
où l'on perçoit immédiatement par exemple le rapport de 1 sur 2,
qui correspond au double carré, ou de 2 sur 3, qui concerne des
rectangles dont un côté dépasse l'autre d'une unité.
Malgré
les difficultés du texte qui le limitaient à un cercle restreint,
le De Architectura de Vitruve a contribué également à maintenir
en Occident ce reflet de la clarté grecque et latine, cette admiration
pour les structures simples et harmonieuses. Pour Vitruve, le cube
et le carré représentent la beauté parfaite : les places publiques
en Grèce sont carrées, les plans des basiliques et des temples les
plus harmonieux sont des rectangles constitués de deux carrés ;
quant au forum romain idéal, c'est un rectangle dont les côtés sont
dans la proportion musicale de 3/2. Vitruve établit d'autre part
une analogie entre les proportions du corps humain et celles des
édifices, qui sera reprise et développée par les maîtres d’œuvre
médiévaux.
Retour
en haut
LA
SYMBOLIQUE ROMANE
Pour les Hommes
du moyen âge, tout ce qui constitue le monde matériel est en correspondance
symbolique avec une chose ou un être situé dans le monde spirituel.
A
l'origine, le symbole (du grec "symbolon") était un signe
de reconnaissance constitué par les deux moitiés d'un objet partagé
entre deux personnes: il n'avait valeur de "mot de passe"
que lorsque les deux moitiés étaient réunies. Au sens premier du
terme, le symbole fait donc allusion à une unité retrouvée.
Ainsi
en est-il de la conception de l'Univers développée par les théologiens
médiévaux, et tout entière fondée sur la bible. Notre monde, "idée
de Dieu réalisée par Son Fils" est plein de sens et de significations
profondes, car en chaque être qui le compose, Dieu a déposé une
part de Vérité et de Vie. Connaître le monde, c'est connaître Dieu
et le moyen d'y parvenir, c'est s'élever du monde naturel au monde
surnaturel afin de découvrir la signification cachée des choses
visibles, leur autre "moitié" en quelque sorte, dans le
monde invisible.
Pour
Raban Maur par exemple, les saisons ne représentent pas uniquement
les quatre parties qui composent l'année: le printemps, renouveau
de la Nature, est à l'image du baptême qui renouvelle l'homme au
début de son existence; la lumière ardente de l'été est comme celle
de la Charité, rayonnant dans la vie éternelle; l'automne, saison
des récoltes, représente le Jugement Dernier, où chacun recueillera
le fruit de ce qu'il aura semé ; l'hiver enfin, est symbole de la
mort de l'homme et du monde.
Si
au Moyen Age la vocation du savant est de déchiffrer les enseignements
que Dieu a placés pour nous dans la Nature, celle de l'artiste est
de les révéler aux fidèles, en les transcrivant dans la pierre ou
les fresques. L'art du Moyen Age reste cependant marqué par les
trois siècles de clandestinité vécus par les premiers chrétiens;
il s'exprime volontiers par figures et multiplie les correspondances
entre les symboles.
A
l'époque romane, les églises préfigurent donc ces "encyclopédies
de pierre" que seront plus tard les cathédrales gothiques. Le
sens des unes et des autres nous échappe à présent en grande partie,
mais il ne faut toutefois pas en conclure que ces sanctuaires cachent
un mystère. Vouloir déceler un symbole en toute œuvre médiévale, c'est
oublier que les hommes de cette époque ont agi aussi comme les artistes
de tous les temps, et qu'ils ont reproduit les beautés ou les bizarreries
de la nature pour leur simple plaisir.
Retour
en haut