Dans
la plupart des cas, un plan sommaire de l'édifice, ne comportant
pas d'échelle, était esquissé sur une planchette recouverte de cire,
ou bien sur une aire de chaux ou de sable. Tout au plus, à la fin
du XIIe siècle, a-t-on réalisé les épures,: dessin en
grandeur réelle de certains éléments de baies ou de colonnes, au
moyen d'incisions faites sur les murs à l'aide du compas à pointe
sèche et de l'équerre ; cette technique était réservée à la confection
des gabarits, ou modèles, pour les tailleurs de pierre. Le dessin
en géométral, c'est-à-dire en plan, ne sera vraiment maîtrisé qu'au
milieu du Xllle siècle, et le dessin technique avec tracés
régulateurs qu'à la fin du XIVe siècle.
Le
passage du plan à la réalisation sur le terrain comportait également
une part d'imprécision, du fait de l'absence d'instruments de visée.
Le manque de parallélisme entre les murs de l'église de Boscodon
et ceux de la chapelle Saint-Marcellin est un exemple concret de
ce problème. L'étude des proportions en élévation pouvait aussi
être faussée en cours d'exécution par l'épaisseur du mortier entre
les pierres, qui variait sensiblement compte tenu des techniques
de l'époque.
D'autre
part, le souci d'employer les blocs de pierre tirés de la carrière
en évitant au maximum les déchets, impliquait des hauteurs d'assise
différentes, là encore difficilement maîtrisables. Ce problème était
amplifié par le principe même de la construction sans ravalement,
auquel obéissent tous les édifices romans : les pierres et les éléments
de sculpture étaient taillés avant d'être posés par assises successives,
chaque membre d'architecture étant pris ainsi dans une hauteur d'assise.
Les Cisterciens chercheront constamment à résoudre ces problèmes
en réduisant le plus possible l'épaisseur des joints et en maintenant
une hauteur d'assise régulière.
Les
bâtisseurs romans ne disposaient pas d'un système de mesures unifié,
malgré les efforts faits dans ce domaine par les Carolingiens. La
plupart des unités de longueur provenaient des mesures du corps
Humain : le pouce, la paume, le palme, l'empan, le pied, la coudée,
la brasse, ce qui rendait incertaines les tentatives d'étalonnage.
Le morcellement politique et territorial au Moyen Age a en outre
accentué cette extrême diversité, au point qu'il est actuellement
très difficile de dresser un tableau cohérent des mesures utilisées
à cette époque ou de retrouver l'unité choisie pour la construction
de tel ou tel monument.
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Le
module et les tracés géométriques
Comme leurs prédécesseurs, les bâtisseurs romans établissent les
proportions de leurs édifices au moyen de deux procédés, utilisés
simultanément : le module et les tracés géométriques.
Le module : Les
différentes parties de la construction, en plan et en volume, sont
liées entre elles par des rapports de grandeur simples fondés sur
un module, ou commune mesure. Cette dimension varie suivant les
projets (multiple du pied pour Cluny III, de la coudée pour Boscodon,
etc.). Elle peut même être choisie arbitrairement, sans faire référence
à un système de mesure, on l'appelle alors "pied de l’œuvre”,
car elle correspond à une mesure prise dans l'édifice lui-même.
Le module retenu s'exprime toujours en cotes entières, ce qui facilite
la conception du projet et sa réalisation ; ainsi le plan de l'église
de Saint-Gall, dont la largeur totale (60 Pieds) est égale au triple
de la largeur des bas-côtés (20 pieds) et représente à peu près
le tiers de sa longueur (200 pieds).
Les
tracés géométriques : Le plan
de l'édifice, et souvent son élévation, sont définis par des tracés
géométriques. La géométrie grecque étant perdue, les bâtisseurs
romans s'appuient sur une géométrie opérative
pour élaborer un art combinatoire mettant en œuvre des figures
simples : carrés, rectangles, cercles, triangles, auxquelles ils
attachent des valeurs symboliques. Il ne s'agit pas de tracés régulateurs,
tels qu'ils ont été pratiqués par la suite à la Renaissance : ceux-ci
reposent en effet sur des concepts plus intellectualisés et théoriques,
faisant largement appel aux mathématiques ; ils imposent à l'édifice,
en plan et en élévation, une croissance rigoureusement ordonnée,
régie par une progression de figures géométriques complexes. Les
rapports de grandeur et les tracés géométriques sont incontestablement
présents dans les églises romanes, mais leur étude doit cependant
être abordée avec prudence, plusieurs facteurs risquant d'en fausser
les restitutions.
Le
manque d'études concernant les tracés eux-mêmes constitue un écueil.
De nombreuses analyses basées sur les mensurations précises des
monuments, et menées de manière systématique, à l'échelle européenne,
permettraient de vérifier ou d'infirmer certaines hypothèses, et
de dégager les grands principes de composition harmonique. Le niveau
de connaissance scientifique des mares d’œuvre romans est parfois
surestimé. Or dans ce domaine, comme dans d'autres déjà évoqués,
cette époque est une période charnière. C'est au début du XIe
siècle que la culture occidentale commence à redécouvrir les connaissances
oubliées de l'Antiquité. Ce mouvement est dû à l'initiative de quelques
personnalités de premier plan, qui avaient compris que le renouveau
intellectuel, dont la société avait un besoin vital, passait nécessairement
par la traduction des traités philosophiques et scientifiques arabes,
dépositaires des savoirs de la Grèce et de l'Orient.
Ainsi
Gerbert, le pape de l'an mil, tente d'introduire les chiffres arabes
(empruntés à l'Inde) ; Constantin l'Africain, moine bénédictin,
entre 1070 et 1080, en Sicile, traduit d'arabe en latin les traités
de médecine des Grecs Hippocrate et Gallien ; Gérard de Crémone
entreprend dès 1130, à Tolède, de nombreuses traductions d'ouvrages
de philosophie aristotélicienne et de mathématiques, bientôt reprises
par d'autres savants venus de l'Europe entière, etc.
Ce
transfert massif de connaissances s'est néanmoins effectué lentement,
en raison de l'absence presque complète d'une scolarisation généralisée
et des problèmes de diffusion des livres avant l'invention de l'imprimerie.
Il ne portera vraiment ses fruits qu'à l'époque gothique, et surtout
à la Renaissance.
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